Image d'entête aléatoire chez Valérie Marange

Regard depuis la prison

9 April 2006  |  Publié dans Ciné-philo

Anis GRAS, Chantier Ciné-philosophie "Regard depuis la prison" du Dimanche 9 avril 2006

Chantier Ciné-philosophie REGARD DEPUIS LA PRISON Dimanche 9 avril 2006

"La visibilité est un piège" Michel Foucault

Avec des projections de « Voir les yeux fermés » un montage proposé par l'atelier "En quête d'autres regards" de la prison de la Santé, et de «La prison aussi », d'Hélène Chatelain, 1973, et deux films réalisés en atelier par Benoit Labourdette à la prison de Fresnes (prod.Films de femmes de Créteil)

Michel Foucault nous a appris que la prison, c'est d'abord un régime de visibilité : le panoptique, dispositif architectural, rend intégralement visible le prisonnier mais aussi l'ouvrier, l'élève, le malade. La surveillance à distance remplace‘le spectacle des supplices. Le prisonnier, c'est désormais l'être soumis au regard, plus qu'à l'ombre des cachots. En même temps les sciences humaines jettent leurs lumières dans le mystère des êtres, elles soumettent la multitude à une surveillance qui va diffuser bien au-delà des prisons. jusqu'au regard aujourd'hui porté par une équipe de l'Inserm sur les enfants de trois ans.

La philosophie, de diverses manières, ne cessera d'interroger ce regard sur le corps et l'ame humaine. De Kant à Foucault en passant par Sartre pour qui l'aliénation -l'enfer- c'est l'intégration de la surveillance de l'autre en moi.

"Prisons, on veut entrer et voir" disait le Groupe information prisons, fondé par le philosophe. Droit de regard sur les punitions exercées en notre nom, mais aussi regard porté depuis les lieux d'enfermement, sur l'état du monde et des représentations. Derrière les murs, la liberté de l'image mentale devient urgence absolue, capacité de se dérober à la surveillance. Et se pose la question de la visibilité, du droit à l'image des prisonniers et autres minorités.

SURVEILLER ET PUNIR Le Panopticon.
Le Panopticon de Bentham est la figure architecturale de cette composition. On en connaît le principe : à la périphérie un bâtiment en anneau ; au centre, une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l’anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellule, dont chacune traverse toute l’épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l’une vers l’intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; l’autre à l’extérieur permettant à la lumière de traverser la cellule de part en part. Il suffit alors de placer un surveillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d’enfermer un fou, un malade, un condamné, un ouvrier ou un écolier. Par effet du contre jour, on peut saisir de la tour, se découpant exactement sur la lumière, les petites silhouettes captives dans la cellule de périphérie. Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible. Le dispositif panoptique aménage des unités spatiales qui permettent de voir sans arrêt et de reconnaître aussitôt. En somme, on inverse le principe du cachot ; ou plutôt de ses trois fonctions – enfermer, privé de lumière et cacher- on ne regarde que la première et on supprime les deux autres. La pleine lumière et le regard d’un surveillant captent mieux que l’ombre, qui finalement protégeait. La visibilité est un piège.(…)

Chacun, à sa place, est bien enfermé dans une cellule d’où il est vu de face par le surveillant ; mais les murs latéraux l’empêchent d’entrer en contact avec ses compagnons. Il est vu mais il ne voit pas ; objet d’une information jamais sujet dans une communication. La disposition de sa chambre, en face de la tour centrale, lui impose une visibilité axiale ; mais les divisions de l’anneau, ces cellules bien séparées impliquent une invisibilité latérale. Et celle-ci est garantie de l’ordre. Si les détenus sont des condamnés, pas de danger qu’il y ait complot, tentative d’évasion collective, projet de nouveaux crimes, mauvaises influences réciproques ; si ce sont des malades, pas de danger de contagion ; des fous, pas de risque de violences réciproques ; des enfants, pas de copiage, pas de bruit, pas de bavardage, de dissipation. Si ce sont des ouvriers, pas de rixes, pas de vols, pas de coalitions, pas de distractions qui retardent le travail, le rendement moins parfait ou provoquent les accidents. La foule, masse compacte, lieu d’échanges multiples, individualité qui se fondent, effet collectif, est abolie au profit d’une collection d’individualités séparées. Du point de vue du gardien, elle est remplacée par une multiplicité dénombrable et contrôlable ; du point de vue des détenus, par une solitude séquestrée et regardée.

De là l’effet majeur du Panoptique ; induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir.(…)

Le Panoptique est une machine à dissocier le couple voir-être vu : dans l’anneau périphérique, on est totalement vu, sans jamais voir ; dans la tour centrale, on voit tout sans être jamais vu.(…)

Celui qui est soumis à un champs de visibilité, et qui le sait, reprend à son compte les contraintes du pouvoir ; il les fait jouer spontanément sur lui-même ; il inscrit en soi le rapport de pouvoir dans lequel il joue spontanément les deux rôles ; il devient le principe de son propre assujettissement. Du fait même du pouvoir externe, lui, peut s’alléger de ses pesanteurs physiques ; il tend à l’incorporel ; et plus il se rapproche de cette limite, plus ses effets sont constants, profonds acquis une fois pour toutes, incessamment reconduits : perpétuelle victoire qui évite tout affrontement physique et qui est toujours jouée d’avance.(…)

Et pour s’exercer ce pouvoir doit se donner l’instrument d’une surveillance permanente, exhaustive, omniprésente, capable de tout rendre visible, mais à la condition de se rendre elle-même invisible. Elle doit être comme un regard sans visage qui transforme tout le corps social en un champ de perception : des milliers d’yeux postés partout, des attentions mobiles et toujours en éveil, un long réseau hiérarchisé, qui, selon le Maire, comporte pour Paris les 48 commissaires, les 20 inspecteurs, puis les « observateurs », payés régulièrement, les « basses mouches » rétribuées à la journée, puis les dénonciateurs, qualifiés selon les tâches, enfin les prostituées.(…)

L’Antiquité avait été une civilisation du spectacle. « Rendre accessible à une multitude d’hommes l’inspection d’un petit nombre d’objets » (Julius) : à ce problème répondait l’architecture des temples, des théâtres et des cirques. Avec le spectacle prédominait la vie publique, l’intensité des fêtes, la proximité sensuelle. Dans ces rituels où coulait le sang, la société retrouvait vigueur et formait un instant comme un grand corps unique. L’âge moderne pose le problème inverse : » Procurer à un petit nombre, ou même à un seul la vue instantanée d’une grande multitude. » Dans une société où les éléments principaux ne sont plus la communauté et la vie publique, mais les individus privés d’une part, et l’Etat de l’autre, les rapports ne peuvent se régler que dans une forme exactement inverse du spectacle : « C’est au temps modernes, à l’influence toujours croissante de l’Etat, à son intervention de jour en jour plus profonde dans tous les détails et toutes les relations de la vie sociale, qu’il était réservé d’en augmenter et d’en perfectionner les garanties, en utilisant et en dirigeant vers ce grand but la construction et la distribution d’édifices destinés à surveiller en même temps une grande multitude d’hommes. »

Julius lisait comme un processus historique accompli ce que Bentham avait décrit comme un programme technique. Notre société n’est pas celle du spectacle, mais de la surveillance ; sous la surface de l’image on investit le corps en profondeur (…)

ARCHITECTURE, ESPACE ET CAPTURE d’après Gilles Deleuze et Félix Guattari. Anne Querrien.
Un espace lisse se définit par son horizon, comme ouverture d’un champ au mouvement, comme lieu de déploiement d’une machine de guerre. Un espace strié, fabriqué par un pouvoir de coercition, est un appareil de capture des humains, qui peut prendre la forme intensive du bâtiment, ou la forme extensive du réseau. Le camp, la mine, l’usine, l’école, l’hôpital sont des espaces où l’humain est confronté à l’inhumain du travail et de la fonction en tant qu’ordre, contrainte, limite mortelle. L’humain comme devenir est capté, préparé, réparé, comme puissance productive condamnée au présent. L’humain comme devenir se réfugie dans le rêve, la prière et toutes les formes de l’imaginaire(…)

La plupart des gens croient que la puissance est une et ne connaît qu’un seul passage dans le réel, celui tracé par le pouvoir actuellement exercé.

Les images s’affadissent alors à se répéter, sauf pour les techniciens qui en apprécient les différences de factures, les signatures. Nous cherchons plutôt dans l’espace moins un principe de stabilité comme nous le demande l’Etat ou un point de fuite comme l’exige le marché qu’un principe de coexistence, de raccord entre éléments épars, qui supporte une infinité de configurations et échappe à la tentation despotique pour accueillir la diversité réelle et faire de l’image mouvement, mémoire et création.

POST-SCRIPTUM SUR LES SOCIETES DE CONTRÔLE. Gilles Deleuze.
Il n’y a pas besoin de science-fiction pour concevoir un mécanisme de contrôle qui donne à chaque instant la position d’un élément en milieu ouvert, animal dans une réserve, homme dans une entreprise (collier électronique). Félix Guattari imaginait une ville où chacun pouvait quitter son appartement, sa rue, son quartier, grâce à sa carte électronique (dividuelle) qui faisait lever telle ou telle barrière ; mais aussi bien la carte pouvait être recraché tel jour, ou entre telles heures ; ce qui compte n’est pas la barrière, mais l’ordinateur qui repère la position de chacun, licite ou illicite, et opère une modulation universelle.
L’étude socio-technique des mécanismes de contrôle, saisis à l’aurore, devrait être catégorielle et décrire ce qui est déjà en train de s’installer à la place des milieux d’enferment disciplinaires, dont tout le monde annonce la crise. Il se peut que de vieux moyens, empruntés aux sociétés de souveraineté, reviennent en scène, mais avec les adaptations nécessaires. Ce qui compte, c’est que nous sommes au début de quelque chose. Dans le régime des prisons : la recherche de la peine de "substitution" au moins pour la petite délinquance, et l’utilisation de colliers électroniques qui impose aux condamnés de rester chez lui à telle heure.

CINE JOURNAL Vol 1 Serge Daney
Car la télévision, tout de suite, c’est ça : un monstre tiède qui nous tient à l’œil et que nous tenons, nous aussi, à l’œil, mais ni plus ni moins qu’un chat ou un poisson rouge.

En présence de Héléne Chatellain, Anne Toussain, Anne Querrien, et des membres du Collectif Précipité, Groupe Boris Barnett, et les autres…
Animé et préparé par Valérie Marange et Jean-Battiste Couton.

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A Propos de Valérie Marange

Psychanalyse Feldenkrais Ethique . L’Accueil, c’est dans la tête