Image d'entête aléatoire chez Valérie Marange

Des rangées, ballet burlesque de la normopathie

20 July 2008  |  Publié dans Presse & revues  |  1 Commentaire

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Sur le plateau, des chaises, ou plutôt, des rangées de chaises. Une église, peut-être, une école, une salle de spectacle. Bien rangées, mais dépareillées, déja blessées  par les mauvais traitements précédents, que masque mal l'ordonnancement, l'alignement, presque parfait des rangées. Des chaises et des rangs que nous verrons prochainement dérangés,  entassés, éclatés comme après une fin du monde quelconque, puis remis en ordre, inlassablement, par des acteurs-déménageurs-aménageurs infatigables. Dans ces rangs, s'installent ou tentent de s'installer ces acteurs, n'y arrivent pas.  Peuple de déplacés, de sans places, hallucinés. En blouse kaki, les corps et les yeux suent l'angoisse du qui cherche à se placer,  cherchent dans les yeux des autres et nos propres yeux une assurance introuvable dehors comme dedans... Ca va ici ? Non, plutôt là? Devant toi, à coté de toi, je dérange, tu déranges. Elle dérange, la petite folle qui commence à prendre la chaise comme objet d'amour, tente une caresse... belle chaise, douce chaise, chaise chérie m'appartiendras-tu? Une pâmoison de couvent s'esquisse, s'étire au-dessus de la blouse. Derrière, une chaise claque, censure le geste déplacé, d'une autre blouse émerge un visage d'oiseau contremaître terrorisé. Une autre racle la chaise au sol ; lui met une bonne raclée musicale  avant d'y rejeter son postérieur dominateur... Ah mais! Le regard au garde-à-vous retombe dans un intérieur abyssal, stupéfié.

« Le problème de la place ou de l’emplacement se pose pour les hommes en termes de démographie ; et ce dernier problème de l’emplacement humain, ce n’est pas simplement la question de savoir s’il y aura assez de place pour l’homme dans le monde, question après tout bien importante, c’est aussi de savoir quelles relations de voisinage, quel type de stockage, de circulation, de répérage, de classement des éléments humains doivent être retenus de préférence dans telle ou telle situation pour venir à telle ou telle fin. Nous sommes à une époque où l’espace se donne à nous sous la forme de relations d’emplacements »
Michel Foucault

Le ballet commence alors, sans parole, sauf la petite ritournelle  que ressasse périodiquement un choeur un instant soulagé d'avoir trouvé un maitre et un ordre convenable : les filles devant, les gas derrière, les voix harmonisées. Avant de retourner au boulot, au ballet des chaises et des corps où chacun tentera tour à tour d'exercer le pouvoir ou de s'y soumettre convenablement, c'est à dire follement. Ballet de la normopathie, comme dirait Jean Oury. Qui pourrait être terriblement dur, sombre, si un formidable travail d'acteurs, avec les acteurs, ne le tirait vers le burlesque. .Catherine Vallon, qui a composé pendant 2 ans les gammes  de ces "saynètes" se réfère  au  "pré" de Jean Oury -pré-intentionnel, prè-prédicatif, pré-discursif-. Et c'est bien en effet là que ça se passe, nous  est donné à voir. en-deça de toute pesanteur démonstrative d'un vouloir dire. Inutile donc de rajouter des couches discursives là-dessus, il faut y aller voir . Peut-être seulement ajouter que ce qui nous est donné à voir, c'est aussi cette micropolitique des corps chère à Michel Foucaut, dont Vallon est aussi une grande lectrice, et qui nous a appris, comme d'ailleurs la psychothérapie institutionnelle, que le pouvoir n'est pas, comme le croient naïvement les militants, localisé quelque part. Qu'il est là, en chacun de nous, entre nous, dans ce jeu du placement et de la surveillance que nous exerçons continuellement les uns sur les autres. Et auquel contredire, plus que jamais, est un devoir.

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A Propos de Valérie Marange

Psychanalyse Feldenkrais Ethique . L’Accueil, c’est dans la tête