Image d'entête aléatoire chez Valérie Marange

Feldenkrais et psychanalyse , écologie de l’esprit (2 reprise)

19 January 2014  |  Publié dans Actualités, Clinique, Ecosophie, Psychanalyse  |  1 Commentaire

  Tiens, c'est reparti, mais à l'envers dans un autre médium . Non plus : "quand le corps fait du bien à l'esprit" (voir épisode précédent, dans le mensuel Ca m'intéresse), mais : "comment l'esprit soigne le  corps..." dans le Nouvel Obs de cette semaine! Plutôt versant training neuro-biologique, méditation auto-suggestive éventuellement assortie d'une visualisation [...]

 

Tiens, c'est reparti, mais à l'envers dans un autre médium . Non plus : "quand le corps fait du bien à l'esprit" (voir épisode précédent, dans le mensuel Ca m'intéresse), mais : "comment l'esprit soigne le  corps..." dans le Nouvel Obs de cette semaine! Plutôt versant training neuro-biologique, méditation auto-suggestive éventuellement assortie d'une visualisation des effets cérébraux permettant de se corriger soi-même(neurofeedback), sur les traces de Matthieu Ricard, moine boudhiste et docteur en biologie moléculaire. Commentaire du journaliste : "comme l'avait notamment affirmé Emile Coué, le corps et l'esprit sont liés de manière inextricable. La médecine officielle est en train de s'en apercevoir..." Après quelques siècles de dualisme, les frontières fondraient donc. Récemment, la cardiologie a réunifié les deux sens du mot "coeur"  avec le "syndrome du coeur brisé". La médecine chinoise quant à elle n'a jamais dissocié les deux, les massages thérapeutiques en cas d'hypertension, par exemple, agissant à la fois au niveau émotionnel et circulatoire -neurovégétatif en un mot- sur le méridien dit "maitre du coeur".

Assisterait-on donc à une révolution thérapeutique intégrant pleinement  le niveau des affects et représentations dans la médecine somatique? C'est bien l'ambition de la mindfulness based stress reduction et du neurofeeback qui visent à moduler l'activité cérébrale en guidant le mouvement des pensées, sans médicaments ni interventions invasives . Cette neurobiologie-là a l'énorme intérêt de rompre avec le mécanisme physico-chimique dominant précédemment selon lequel toutes les causes étaient dans la "matière", le manque de dopamine "expliquait" la dépression par exemple, alors que le neurofeedback indique au contraire que c'est la pensée (ou l'affect) qui trouble le cerveau qui a son tour a des effets sur la physiologie, et qu'il est possible en changeant de façon de penser ou de sentir (éloigner certaines pensées ou sentiments, en appeler d'autres) de modifier un état neuronal et un état somatique...A partir de là, la technique ouvre de nouvelles perspectives aux thérapies cognitives, y compris dans le domaine somatique, en permettant de visualiser en live les effets de les représentations erronées ou des états émotionnels sur le cerveau, conçu comme centre de pilotage du soma.

L' objection psychosomatique au déterminisme physico-chimique est donc  ici intégrée pleinement. C'est bien la pensée ou l'affect qui produisent tel état cérébral visible, et non l'inverse. Et il est donc proposé d'agir non pas par voie médicamenteuse -sur les états cérébraux pour modifier les affects-, mais par celle de la pensée et de sa correction. Le neurofeedback se contente de nous tendre un miroir, nous laissant libre de l'usage que nous ferons de cette information. L'avancée est énorme, d'autant qu'elle n'est pas isolée, et rejoint un courant désormais important sur la plasticité cérébrale.  Mieux, elle intègre pleinement la dimension subjective , les outils d'imagerie sortant les organes de leur silence trompeur et mettant cette visualisation  au service d'un projet d'auto-guérison. L'esprit n'est pas le cerveau, comme l'a voulu le réductionnisme de certains neurobiologistes, il y a bien un machiniste dans la machine organique, y compris la machine cérébrale qui n'est pas le machiniste, mais du point de vue développé ici plutôt son centre de commandes.

Cependant l'obsession reste ici le cerveau, et surtout le "contrôle", le cerveau comme organe de contrôle, outil d'une volonté supposée univoque et bonne, la bonne volonté de la guérison, qui deviendrait ici pratiquement toute puissante. Nul doute qu'observer les changements cérébraux induits par telle image , état affectif ou pensée, tout en étant informé de ce que cet état cérébral peut produire comme désordres somatiques n'ait une certaine utilité et notamment un potentiel de production d'une croyance en une guérison possible qui puisse dégager de la puissance de se soigner. Sortir une liaison psychosomatique de l'ombre peut engager un sursaut vital comparable à celui d'une scéance d'hypnose où le thérapeute raconte en détail les effets cardiovasculaires de la consommation de tabac, flanquant au patient la frousse de sa vie. En plus "positif" et en plus contrôlé, puisqu'ici c'est consciemment que le sujet est invité à adhérer à la volonté médicale de soin, en partageant le savoir visuel de la médecine, qui supplée à une attention à soi défaillante, celle qui pourrait me rendre sensible à ce que mes états affectifs ou mes pensées obsessives produisent dans mes muscles, mes articulations, mes  artères ou mon estomac. Le détour par le savoir objectif et la visualisation -sens privilégié de la science moderne- se fait outil du souci de soi.  On pourrait presque parler d'introspection assistée biomédicalement.

La psychanalyse, ou la méthode Feldenkrais, sont des assistances à l'introspection d'un autre genre, mais qui visent bien en effet aussi à amener de la lumière dans des zones d'ombres, l'insu des désirs et des conflits internes, ou l'insu de l'organisation musculo-squelettique. L'analyste comme le praticien feldenkrais tendent un miroir au sujet dont il peut se saisir pour changer, et l'un des  méta-enseignements du Feldenkrais est de se rendre compte que le simple fait de porter notre attention sur une zone d'ombre a des effets concrets sur elle. Porter l'attention sur la respiration modifie la respiration, par exemple. Enoncer un désir peut lui donner plus de consistance ou le mettre à distance. Toute production d'image mentale , a des effets feed back sur la réalité -psychique ou matérielle- qu'elle désigne et en fait fait exister. S'agenouiller a des effets sur la croyance, sentir ses vertèbres a de l'effet sur leur mobilité, une scéance de prise de conscience par le mouvement ou d'intégration fonctionnelle a des effets sur l'image  du mouvement et sur le dynamisme psychique, etc...Il y a aussi de la "construction" en psychanalyse, même si l'analyste est peu interventionniste parce que qu'avoir l'occasion de prendre conscience d'une habitude de pensée peut aussi permettre de penser que je pourrais penser autrement. Pointer les dimensions émotionnelles ou expressives d'un symptome somatique, nommer le pouvoir d'une instance censurante ou prescriptive concernant les sensations et attractions d'un sujet peut aussi changer complètement son vécu corporel d'un sujet.

En quoi ces thérapeutiques diffèrent-elles cependant des formes introspectives proposées thérapies cognitives ou comportementales, ou plutôt  qu'est-ce qui dans les différentes approches y compris cognitives  pourrait faire critère clinique et éthique de la révolution necessaire de la théorie corps/esprit que nous appelons de nos voeux? Qu'est ce qui aujourd'hui au-dela des préjugés fait obstacle à une écologie des savoirs qui rendrait tres compatibles les différentes formes d'introspection y compris celles transitant par le neurofeedback?

A mon avis, le vrai clivage se situe du coté du privatif "in", in comme inconscient ou comme involontaire. La méditation positive avec ou sans neurofeedback, comme toutes les approches comportementales, marche au désir conscient et au volontarisme, à la bonne résolution, et oublie que les résistances du symptome, de l'habitude ou de l'assuétude, font partie de l'être au monde du sujet, voire même de solutions qu'il a pu trouver, involontairement et inconsciemment, à certains des problèmes qu'il rencontrait, solution qui s'avèrent à terme inadaptées voire pathogènes mais n'en ont pas moins un sens et une valeur. Elle oublie au fond la question des bénéfices "secondaires" de la pathologie, qui ne sont pas si secondaires que cela, et auxquels le sujet n'est pas toujours prêt à renoncer et ne peut souvent le faire sans se mettre dans d'autres dangers. Bref elle se comporte comme si le désir du sujet était toujours tendu vers le bien médicalement défini et comme s'il suffisait de lui désigner suffisamment clairement pour obtenir les corrections de comportements voire d'états désirables, comme si la normativité du sujet  n'incluait pas des voies bien plus étranges, incontrôlées et incontrolables. A témoin d'ailleurs ces grands adeptes du "contrôle", les anorexiques, qui ne cessent de jouer des tours à la médecine et de la réduire à l'impuissance.

Non bien sur que le "comme si" n'ait aucun impact, il peut en avoir, mais il peut aussi se réduire à  des feintes. Qu'est ce qui peut donner envie et capacité de renoncer à des modes d'être dangereux pour soi et/ou les autres? On sait que la réponse proposée par la psychanalyse se situe dans  la relation, et au fond, c'est aussi là que la place la pensée systémique qui est aux sous-bassements de la méthode Feldenkrais. L'une comme l'autre méthode construisent des dispositifs qui comportent des effets de feedback, de sensibilisation ou prise de conscience. Mais celle ci reste toujours partielle et une bonne partie de ce qui se passe échappe à tout le monde, pour la simple raison que le machiniste ou l'esprit n'est pas localisable. Il n'est pas dans le cerveau et encore moins dans l'une de ses aires , il est dans les connexions, mais celles-ci bien sur incluent le soma, les hormones, le sourire ou le goût qui a déclenché les hormones ou l'image -la pensée n'a lieu ni dans le seul cerveau ni dans le seul  segment corporel, elle a lieu entre. /l'esprit  n'est pas dans le moi cartésien (entendement et volonté) qui prendrait le pilotage de tout le système siphonant l'inconscient comme le neurovégétatif, et s'adjoignant sur un mode souverain  les prothèses techniques . Il n'est pas davantage dira Bateson dans le sujet lui même mais toujours également "entre"le vivant et son milieu, il inclut les "compositions de rapports" extérieures, des introjections et des projections, des adaptations et des adoptions. Comme le dit Foucault en d'autres termes le sujet est un "pli" des relations qui le construisent. L'esprit n'est pas un systeme clos et centralisé, c'est un rhizome traversé de flux collectifs aussi bien que cosmiques, parcouru de différences.

La méthode Feldenkrais, qui s'apparente à une forme de méditation en mouvement, vise d'abord à changer nos représentations du corps et partant, à nous ouvrir de nouvelles possibilités de mouvements. Elle agit d'abord sur la kinesthésie et  sur l'image cérébrale du mouvement. Elle n'est pas invasive ou corrective en ceci qu'il s'agit d'abord de sentir, de modifier la façon de sentir, et non  d'induire autoritairement un changement de posture. Les changements que permettent ces "prises de conscience", ou cette "sensibilisation" comme le dit plus justement Laurence Hervouet, sont bien aussi des changements de l'humeur, du tonus, de l'attention, de la présence, que de la posture et de la justesse biomécanique du mouvement, le tout ayant des effets psychiques et somatiques divers plus ou moins importants  selon les capacités des élèves à en tirer parti,  a l'instar des arts martiaux dont la méthode est  issue. On développe ici aussi des techniques de feedback, avec par exemple le rôle de miroir du sol, qui nous renvoie une image tactile de notre arrière qui va varier au fil du temps et notamment mieux s'étaler au sol. Régulierement le praticien dira : ne cherchez pas à corriger, sentez seulement comment vous respirez, dans quelles parties de vous ça respire (énumération..), sentez si le fait de porter votre attention ici ou là change votre respiration, etc. Des mouvements tests ou de référence scandent les leçons pour faire sentir les différences entre états, postures, entraves et libertés de mouvements, trajectoires induites par différentes contraintes, etc. Avec la plupart des praticiens, la pédagogie préserve une zone d'imprécision et de silences pour permettre à l'éléve une exploration pas trop guidée, et donc différents essais-erreurs et une découverte par soi-même, de ses propres empêchements et possibilités même si l'enseignant a bien en tête une téléologie de la leçon et un idéal du mouvement exploré, de sa coordination globale. Il suggère aussi des images, les cotes s'éloignent ou se rapprochent comme un accordéon par exemple, mais celles ci sont en même temps prises dans un flux de questions, quelles cotes s'éloignent, quelles cotes se rapprochent, quelles parties s'enfoncent dans le sol, quelles parties se lèvent, quand inspirez vous, quand expirez vous, etc? Et soumises à la traduction, la métabolisation  de chacun.

Une image se construit de l'intérieur,  qui consolide le sentiment d'existence

Ce qui  se passe se passe entre les segments corporels, les habitudes inscrites dans les chaines musculaires, leurs images dans le cerveau et l'environnement (pesanteur, sol, appuis, direction du regard, etc) et pas dans le cerveau exclusivement. Le cerveau reçoit aussi du feed back du dos, comme le disait joliment Oury on pense aussi avec son dos. et aussi avec la main de l'autre sur son  dos, et l'organisation posturale de l'autre qui guide des explorations, et réciproquement. Une scéance de Feldenkrais n'est pas une machine centralisée avec un centre de pilotage, elle agit aussi avec de la transmission  et des traductions d'informations tout au long d'un mouvement qui sont jalonnées d'immaitrisé et d'immaitrisable. Elle agit avec de l'involontaire, en s'efforçant de mettre l'involontaire de son coté par différentes tactiques produisant du lâcher prise, et pas  en invoquant le volontarisme du lâcher et de la pensée positive! Elle développe aussi des options confortables sans ignorer que les options inconfortables sont souvent désirées et construites et reprendront le dessus dès la fin de la séance ou presque...

En fait la théorie de la maitrise des émotions et des pensées comme solution à la pathologie psychosomatique intéressera d'autant plus le psychanalyste ou le thérapeute de l'école systémique que ces deux approches nous ont permis de savoir que les grandes pathologies psychosomatiques et notamment les addictions relèvent souvent d'une illusion de maitrise du corps par la pensée. L'alcoolique, comme le montre Bateson dans un texte célèbre est dans une double erreur ontologique et épistémologique : celle  de jouer l'esprit contre le corps, et celle de penser maitriser ses comportements et notamment son usage du produit. Erreur qui est partagée par son environnement, qui lui demande de maitriser volontairement son addiction. C'est seulement en renonçant à l'illusion et au projet du contrôle, en admettant donc son inclusion dans une pensée qui n'est pas le fait ni de son cerveau ni de sa volonté individuelle mais le fait d'un système qui englobe son corps mais aussi son environnement et tout ce qui le dépasse, qu'il a une chance de guérir. Et c'est seulement une épistémologie qui ne cherchera ni à localiser ni à diriger la pensée surtout pas vers des pensées positives qui a quelques chances de guérir l'alcoolique de cette erreur qu'il partage avec l'idéologie du contrôle. (Ecologie de l'esprit T 1).

La morale a toujours produit toutes sortes de ruses et de mensonges pour échapper à son projet de bien faire, et tout thérapeute connait les limites du volontarisme mis au service d'un projet de bien-être. Les horribles photos sur les paquets de cigarettes n'ont pas l'air de produire un feedback efficace. Les bonnes résolutions de rentrée résistent difficillement aux...résistances plus profondes des habitudes, assuétudes et autres symptomes qui sont tout sauf dénués de sens   Ce n'est pas pour rien que la méthode Coué a été l'objet de l'ironie populaire.  Au fond, elle partage avec le médicament comme avec toutes les pédagogies autoritaires de fonctionner sur le mode de l'incorporation : de donner à manger des produits, des images ou des mots d'ordre qui resteront non assimilées, là où toute la question justement celle de l'intégration du changement, et de la production de ses propres images et mots, de ses propres frayages neurosomatiques ou inscriptions corporelles de ces images et de ces mots. Certes, il n'y a pas à rejeter le pouvoir des images fabriquées d'entrer dans ces chaines et de contribuer à nos processus d'autoguérison. Mais à nous méfier tout de même de leur toxicité potentielle, comme de toutes les images fabriquées, si elles s'incrivaient dans une épistémologie autoritaire jouant l'esprit compris comme capitaine du vaisseau contre les désordres affectifs inscrits dans le corps, qui serait alors bien capable d'envoyer lui aussi des feedbacks ravageurs. La question n'est pas tant de produire des effets de vérité, mais de faire en sorte que ceux ci soient, tout comme nos sensations, habités.

 

A suivre

 

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A Propos de Valérie Marange

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