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Fous d’enfance

17 December 1998  |  Publié dans Chimères

Chimères n°35, Hivers 1998

Nous vivons une époque folle d’enfance. Folie des meurtriers d’enfants, folie de la prostitution ou du travail des enfants à l’ère de la mondialisation, folies de guerres génocidaires touchant plus que d’autres les mineurs… Mais folie aussi, par un autre tour, d’une « protection de l’enfance » envahissante car elle avance. Si ceux-ci le sont souvent au rabais sous couvert de « droits » propres aux mineurs, ils sont parfois, au contraire, d’un prix exorbitants : tel le « droit à avoir un père et une mère ». Plus souvent ils sont follement idéalistes mais en cela même vecteurs de nouveaux contrôles sociaux, de nouvelles polices des familles et des mœurs.


Comment l’enfant verrait-il mieux que ses parents ses besoins fondamentaux satisfaits, alors même que le contrat de progrès social intergénérationnel vole en éclats ? Folie encore, par un troisième tour, de la grand-peur que notre société semble nourrir à l’égard de ses enfants, quand ils sortent de la posture de victime innocente et s’ensauvagent : « libres enfants d’Aubervilliers » se déversant sur nos centre-villes en « tribus ». Signe des temps, le nouveau Code pénal introduit à la fois de nouvelles protections des mineurs contre les agissements sexuels adultes et des délits quasi spécifiques aux mineurs, tels que le « tag ». Coté incrimination, on s’inquiète de leur impunité alors qu’ils « bénéficient » du « droit » au pénal dès treize ans ; coté « protection » : les enfants dangereux sont en fait des victimes de la déchirure paternelle, et on incriminera donc aussi leurs parents. Suspendus entre deux logiques, les folies d’enfance tournent en rond : couvre-feu pour les mineurs comme protection-enfermement, différence entre l’enfance en danger et l’enfance dangereuse…

Folle d’enfance, notre époque l’est donc par plus d’un tour, et ce troisième tour pourrait bien boucler la boucle : car ces enfants qu’on massacre, n’est-ce pas ceux-là même qui nous font peur, surtout là où ils sont le plus nombreux, agneaux carnivores des banlieues du monde ? Et de ces passions fortement imagées, quelle est au bout de compte la passion dominante, celle de l’innocence emblématique à protéger, ou celle de l’inquiétude pédagogique, d’une anomie à civiliser, et donc une opération de rééducation, de réformation généralisée ? Les folies d’enfance sont-elles folies de la pureté ou folies du soupçon, folies de l’innocence radicale ou du mal radical, et s’il fallait ici répondre « les deux », cela ne pourrait-il pas signifier, tout simplement, qu’elles sont le règne de la bonne conscience ? Et le signe d’une normalisation nouvelle de l’impératif familialisant, individualisant, civilisant, particulièrement favorisé par la réduction néo-libérale de l’espace public ?

Tel est l’un des questionnements qui a traversé cette année les Journées de Chimères, réunies autour du thème « La famille, les sexes, les générations, quels enjeux politiques ? ». Nous restituons ici une première partie des interventions de ces journées, qui interrogent la place de l’enfance dans les raisons et déraisons contemporaines ainsi que le traitement que nous réservons aux plus fous des fous d’enfance, les meurtriers d’enfant ou ceux que nous imaginons pouvoir le devenir. Ni par cette première publication, ni par la seconde partie que nous publierons prochainement, nous n’entendons évidemment faire le tour de la question, mais simplement rappeler, dans le consensus contemporain, des inquiétudes visionnaires soulevées il y a une vingtaine d’années par nos proches, notamment Félix Guattari et Michel Foucault. Le premier, en 1979, se préoccupait de voir fleurir partout des « micro-Madame Dolto », véritables juges de l’évolution affective et sexuelle des enfants et adolescents, délivrant des « certificats de puberté », développant une anxiété disproportionnée face au moindre incident de développement1 Michel Foucault, la même année, analysait l’évolution de la morale sexuelle, se déplaçant de l’interdiction de formes de conduites ou d’actes, à la constitution de catégories de population « en danger » (l’enfance notamment) et d’individus « dangereux ». On va avoir, disait-il, une « société de dangers », pour laquelle la sexualité ne sera plus une conduite mais « une espèce de danger qui rôde » et ceci dans l’ensemble des relations humaines. « Je dirais, concluait-il, que c’est là le danger »2.

Est-il possible, aujourd’hui de résister à ces visions anxieuses de l’enfance et du lien sexuel, familial, intergénérationnel ? Comment chacun d’entre nous, enfant, adolescent ou adulte, éducateur ou thérapeute, y résiste-il pour son compte ? Nous dirons en tous cas que c’est là la question, ainsi que de redonner place et voix, dans le corps social, à de nouvelles pratiques de bien-traitance de la folie comme de l’enfance.

  1. F. Guattari, « Des madame-Dolto partout », Dialogue avec Christian Poslianec, Sexpol, 1979, in Les années d’hiver, Bernard Barrault []
  2. M. Foucault, La loi de la pudeur, entretien avec J. Danet, P. Hahn et G. Hocquenghem, Revue Recherches n° 37 Fous d’enfance, Dits et Ecrits III, pp. 763-777. []
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A Propos de Valérie Marange

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