Image d'entête aléatoire chez Valérie Marange

“Tu me fais tourner la tête”

1 September 2015  |  Publié dans Clinique, Ethique, Non classé, Psychanalyse

Révolutions du sens « Tu me fais tourner la tête » Beaucoup de figures tutélaires nous ont laissés cette année parmi lesquels Myriam Pfeiffer, Jean Oury, et aussi Claude Espinassier, kinésitherapeute à Clermont l'Hérault à l'époque où j'y développais une scoliose adolescente, introducteur de la méthode Feldenkrais à Montpellier danse . Peu de temps avant sa mort, [...]

Révolutions du sens

« Tu me fais tourner la tête »

Beaucoup de figures tutélaires nous ont laissés cette année parmi lesquels Myriam Pfeiffer, Jean Oury, et aussi Claude Espinassier, kinésitherapeute à Clermont l'Hérault à l'époque où j'y développais une scoliose adolescente, introducteur de la méthode Feldenkrais à Montpellier danse . Peu de temps avant sa mort, il m'avait raconté comment Feldenkrais, observant les déformations rachidiennes d'une jeune fille, faisait remarquer comment elle était toujours tournée vers son père, à table. Et comment tous, parents et fille, étaient toujours à la même place, autour de cette table. Il aurait fallu, disait-il, faire tourner ces places pour guérir le dos…Une petite révolution familiale. Réflexion rare chez les thérapeutes somatiques aujourd'hui, les racines psy de la discipline se perdent dans la mémoire, la question du désir avec elles.

 

Oury , lui, n'aimait pas beaucoup la systémique, craignant son intégration excessive dans le système dominant… Mais il n'arrête pas de parler de la kinesthèse, du tonus postural comme indicateur diagnostique et comme élément du contact, la poignée de main, comment la voix aimée redresse le corps, comment le regard le rassemble, comment parler des éprouvés corporels les soigne. Comment on lui disait petit « tiens toi droit ». « Je me tiens comme je peux ! ».On lui mettait une canne dans le dos pour le redresser, et ça n'a pas marché…mais ça lui a appris qu'on « pense avec son dos ». Il nous dit aussi qu'un psychiatre phénoménologue, dans les années 50, appelait cette attention au geste « l'esthético-pathognomonie »1. Ne pas chercher le grand Autre ailleurs que dans le corps, disait Lacan ...C'est dans le corps que résonnent les mots et les affects qui nous portent à l'existence ou nous font basculer dans les limbes.

Il y a quelques jours, je rêvai qu' il (JeanOury) me portait sur son dos, il me regardait par-dessus son épaule et son dos courbé, dans une torsion...

Il suffit parfois d'un geste, comme le dit si joliment François Roustang, pour habiter autrement le monde et sa vie. Pourvu que ce geste, ajouterais-je, ne soit pas seulement juste fonctionnellement, dans ses relations gravitationnelles, mais aussi affectivement, dans ses implications passionnelles.

Il m'est arrivé, avec une patiente qu'un seul geste paternel avait laissée clouée pour longtemps, et qui supportait mal le contact physique avec sa mère, d'avoir bien involontairement lors de notre première rencontre eu un geste d'accueil particulièrement juste, geste qu'elle évoqua ensuite comme celui qu'il fallait. Il m'est aussi arrivé de vivre kinesthésiquement, en rêve, le geste traumatique évoqué par un patient, non sans en être affectée intensément… Il fallut, à ce moment un analyste superviseur courageux pour me permettre d'assumer cette traversée affective qui fut le début d'un voyage analytique riche .

Si la psychanalyse est réputée avoir peur du corps, se méfie des techniques corporelles parce que susceptibles d'une érotisation déplacée, les praticiens somatiques ne sont pas en reste, puisqu' à l'inverse ils tendent à le ramener au seul régime du besoin et de la fonctionnalité. Et donc tendant à le dévitaliser, et à faire comme si la relation, thérapeutique ou éducative, se réduisait à un échange d'informations ou d' « énergie ». Or, si nos disciplines ont à se garder de la séduction qu'elles touchent ou non au corps, la neutralisation excessive, ou plutôt entendue sur un mode censurant, l'est également , susceptible des retours de la pulsion d'emprise dont la charité est coutumière. A la vulgate de la « bonne distance » préférons l'idée d' »élan retenu », formulée par Oury également : « être au plus proche du lointain de l'autre ». Ou la neutralité bienveillante revisitée par Barthes , Agape (l'amour d'empathie et de soin)) tendue par Eros (l'amour amoureux et désirant) et retenue par Tao (le vide). Ne pas censurer l'élan, le laisser vivifier la relation , mais le retenir2.

C'est à Myriam, enfin, que je dois la leçon que je viens de vous transmettre « les crayons autour de la tête », et que j'avais envie d'intituler « l'oreille interne comme lieu de l'autre ». Ou encore : « les révolutions du sens ». Leçon qui, dit-elle, avait été une révolution dans sa vie, au sens de la révolution des planètes, d'abord, de cette étoile à laquelle elle nous propose de suspendre le haut du crâne pour tourner autour d'elle, pour mieux nous orienter et nous équilibrer,en passant par des phases de désorientation et de déséquilibre.

De cette leçon, qui chavire beaucoup l'oreille interne tout en nous reliant au cosmos, nous pouvons déduire bien sûr que la méthode Feldenkrais ne se cantonne pas dans l'auto-référence subjective, mais inclut de l'éco-référence. Et qu'elle ne sépare pas l'individu du dehors, pas plus que ne le fait la psychanalyse, pour qui la subjectivation inclut toujours de l'autre. Il s'agit d'habiter, il s'agit d'entendre et donc de laisser l'autre se glisser dans les labyrinthe de l'oreille interne, ce lieu du corps et de l'espace particulièrement plissé, labyrinthique et révolutionnaire qui pourrait figurer le « pli » cher à nos philosophes , le sujet comme «  pli du dehors », selon les mots de Michel Foucault. Au fond cette leçon de Myriam, qui nous laissa parfois un peu égarés -que se passait-il exactement à l'arrière de nous tandis que l'avant tournait d'une certaine façon ? Pense-ton pareil avec son dos qu'avec ses yeux ? Myriam, comme Jean Oury, s'exprimait souvent de façon un peu mystérieuse, ce qui disait sans doute la difficulté de traduction du plan sensible au plan représentatif, c'est à dire que la psychanalyse comme la technique Feldenkrais , un certain mode d'exercice de l'une et de l'autre, se passent dans la zone du « pré », du « pré-prédicatif », « pré-représentatif » , de l'endroit ou le sens émerge, et où entre l'organe de l'èquilibre et celui qui permet d'entendre et donc d'émettre des sons articulés, il y a superposition, feuilletage de sens.La tête doit pouvoir s'orienter dans tous les sens même celui de son arrière plan non contrôlable visuellement. Il y a toujours plusieurs possibilités, plusieurs sens et directions possibles tant des mots que des gestes. Il y a de l'Ouvert.

 

Rendons hommage, donc, à Myriam comme à Jean qui jamais ne cherchent à enfermer l'autre dans un sens. et nous laissent libre de nos explorations voire de nos errements. Et à cette leçon, qui se termine par une belle bande de Moebius, ce tracé infini entre les deux oreilles, dont Lacan fit aussi le symbole de la non-séparabilité du dehors et du dedans.

Après, on peut admirer dans l'oreille interne un organe typiquement psychosomatique, en ce qu'elle régule simultanément l'audition et l'équilibre, la verticalité et le langage, et plus spécifiquement la capacité de recevoir le langage. On peut dire qu'elle est la maison du langage, oikos logos.

Ce qui permet de tenir en équilibre sur ses jambes et donc de se tourner vers l'autre et de lui adresser la parole est aussi ce qui nous permet d'entendre. Il y a une concomitance très forte, phylogénétique, entre la station verticale, qui libère la main pour un usage de préhension ouvrant le développement de la technique, qui elle même libère la bouche partiellement de cette fonction , d'où le lien fondamental entre parole, station debout et rapport aux objets3. Les trois sont d'ailleurs atteints dans les maladies psychiques . J'ai envie d'ajouter que la fonction archaique de la bouche, n'est pas seulement de préhension au sens perceptif et actif, mais de succion-dévoration au sens affectif émotionnel, et que cette dimension ne saurait évidemment être absente de cette articulation complexe. L'organe de la parole est aussi l'organe le plus puissament vital, et aussi l'un des plus fortement affectif et érogène. Si la tradition anthropologique est de présenter la parole comme prenant la place et niant les fonctions vitales sur un mode dialectique, « on ne parle pas la bouche pleine » , « là ou je jouis je ne pense pas » et réciproquement, force est de constater que la pensée en mots se nourrit des problèmes que lui posent les pulsions. La pulsion orale, le somatique et le psychique-langagier s'articulent sans nécessairement se nier. Je parle pour me nourrir et aussi je te parle pour que tu me nourrisses ou m'embrasses. La tradition anthropologique, qui unit geste et parole, doit aussi repenser l'articulation du vital et du psychique, de l'animalité et du langage en intégrant le niveau affectif comme médiation, comme le suggère Muriel Combes prolongeant l'ontogénese simondienne4.

Pour revenir à l'oreille, Marc Alain Ouaknin5 nous apprend que l'hébreu, bien avant la physiologie moderne, est au courant de sa double fonctionnalité , le mot Osen signigie à la fois oreille et équilibre. « Etre en équilibre dans sa verticalité dans le monde est être à l'écoute », dit Ouakhnin. Maimonide relie cela à la règle fondamentale de l'interprétation , règle qui implique un double sens (au moins) à un mot. Car s'il n'y a qu'un sens à un mot je le mets dans une main et je suis donc en déséquilibre. Je tiens ma capacité de tenir debout de ma capacité à à faire résonner le mot dans deux sens au moins, un sens dans main droite, un dans main gauche… C'est l'amphibologie du sens, dont parle Barthes, qui ne cherche pas de synthèse mais reste dans une « tension hyperdialectique » , laisse « frisonner le sens » , fait des ponts et des liens, interleget, se tient entre sens littéral, sens allusif, sens analogique, sens secret, etc. Nous pourrions ajouter, sens sensible, sens tonal ou affectif non prédicatif, passant par le corps , le regard et la voix,le tonus, le souffle, les traits de visageité, la gestuelle, le mode de présence, etc, et non par la signification explicite des mots, ni par la seule chaine des signifiants . Il y a une  « indécence » du sens unique. Enfermer le sens dans une définition c'est le trahir (traduction trahison). D'où l'impossibilité pour un thérapeute qui se respecte de fournir une interprétation univoque d'un symptôme . Si je suis entendu dans le double sens de mes mots et de mes gestes alors seulement je vais pouvoir me redresser et marcher . Réciproquement, je peux avancer et changer parce que je reçois les signes et instprétations de l'autre dans leur amphibologie, parce que que le sens m'ait échappé et qu'il ait été entendu au-delà de mon intention, je me risque dans la diagonale de l'entre deux sens , le sentier se fait en marchant, c'est une traversée.

 

C'est une danse aussi qui se danse à deux et cette leçon de Myriam, nous pourrions l'intituler encore : « tu me fais tourner la tête ». En entendant bien sûr son sens littéral fonctionnel, la réorganisation du porter de la tête par les rotations qui lui sont proposées, tout comme l'ensemble de ces retournements auxquels nous sommes conviés sur le tapis, passer du dos au ventre et tourner sur son axe pour se sentir autrement d'un coté comme de l'autre . Son sens attractif-gravitationnel du se retourner sur le passage de l'autre, se tourner vers lui/elle et lui tourner autour. « Je ferais le tour du monde, je ne tournerais pas plus que ça... » Et bien sûr son sens affectif : tu m'affectes et donc je ne saurais réduire ta rencontre, dansée et/ou parlée, à la réception d'une information, alors que je suis dépassée par les problèmes que me posent les signes que tu émets et ce qu'ils mettent en mouvement en moi, me traversant et me forçant à penser.6 Ensemble de changements, on le notera, qui sont rendus possibles parce que de plus en plus de confort est trouvé et de plus en plus de solidité dans un sentir davantage, les traversées solidifient et restent agréables, même si les meilleurs , comme Myriam, aiment à y introduire une dose d'inconfort et d'incertitude. Et le neutre les pondére, l'élan est retenu. La méthode Feldenkrais n'est pas tout à fait un tango, elle y prépare...

Cependant, le continent noir de la psychanalyse comme des disciplines somatiques et de la philosophie reste l'affect, potentiel de transindividuation , puissance révolutionnaire qui en bousculant la cloture du sujet nous conduit vers le lieu  « toujours plus qu'un »7 du psychosomatique et de la rencontre pathique.

 

Valérie Marange

Août 2015

 

1Jean Oury, La fabrique du corps, Blois 2006, Psychopros.

2Roland Barthes, Le Neutre, Cours au Collège de France 1977-1978, Seuil Imec 2002.

3André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, 1964 Albin Michel.

4Voir à ce sujet, sur les rapports du vital et du psychique via l'affectivité, Muriel Combes, La vie inséparée, Dittmar 2011, Deuxième partie Ch II .

5http://www.akadem.org/sommaire/cours/targoum-traduction-et-commentaire-de-la-genese/premiers-pas-vers-le-pardes-22-07-2008-7374_4254.php

.7Ibid. Ch III.

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