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Du savoir et de l’amour

9 December 2017  |  Publié dans Ethique, Psychanalyse

Du savoir et de l'amour Ni aimer, ni haïr, connaître, dit Spinoza... Mais connaître n'est-il pas une synthèse de tout cela? F Nietzsche Les mots changent de sens selon les forces qui s'en emparent. Il n'expriment rien d'autre que le désir de ceux qui les emploient, qui veulent que ce mot veuille dire quelque chose. [...]

Du savoir et de l'amour

Ni aimer, ni haïr, connaître, dit Spinoza... Mais connaître n'est-il pas une synthèse de tout cela?
F Nietzsche

Les mots changent de sens selon les forces qui s'en emparent. Il n'expriment rien d'autre que le désir de ceux qui les emploient, qui veulent que ce mot veuille dire quelque chose. Tel est aussi  le sens du processus éthique, l'art de l'interprétation des forces et des passions. Ce n'est pas parce qu'une chose est bonne que je la dis bonne. C'est parce que je la désire que je la trouve et la dis telle1. En ceci, historiquement, l'éthique s'oppose radicalement à la morale, toujours liée à la volonté d'imposer une norme au détriment de la normativité immanente d'une vie : par-delà le bien et le mal, se trouvent le bon et le mauvais. Dans cet espace se loge la possibilité du soin, qui vise à rétablir le corps dans sa propre norme, l'être dans son propre désir, contre l'illusion dangereuse d'une norme objective,  idéale ou moyenne2. Dans cet espace se loge aussi la possibilité d'une anthropologie non colonialiste, renonçant à imposer à l'autre son système de valeurs. L'éthique   signifie conscience de  l'implication du sujet supposé savoir dans la connaissance qu'il produit et l'expose à une forme de réciprocité même dissymétrique. Pas de savoir ni de soin sans être affecté, pas d'éthique sans connaissance de cet être affecté et sans choix de  l'assumer avec  l'humilité  nécessaire3, sans pour autant d'avoir pouvoir le rendre transparent4.  Pas d'éthique du savant et du soignant sans rencontre de  la connaissance et du soin que l'autre a de lui même,  jusqu'à un certain retrait et silence du « sujet de la connaissance, » cédant le pas à une parole beaucoup moins assurée l'impliquant  dans la co-construction de savoirs pathiques . Pas d'éthique sans un certain humour de la vérité mais pas non plus sans le courage du dire vrai5, d'abord  sur soi même et y compris au puissant... .

Voilà ce que le mot éthique a voulu dire,  depuis bien longtemps, et aussi depuis que  les pouvoirs-savoirs que Michel Foucault a dit « pastoraux »  s'insinuent dans les  âmes et les  corps6, et tendent à instaurer un rapport  de  normalisation et de mise à distance, de catégorisation hiérarchique des vivants, de mise sous tutelle des usages du corps, de production de sujets dociles .   L'éthique est évidemment résistance à tout cela, et s'est développée en même temps que la volonté de savoir, comme un pli de celle ci ou une multitude de plis : pli  de l'analyse du transfert (et  du contre-transfert) et des rôles  institutionnels  dans la psychiatrie et l'éducation, pli du vitalisme dans la biologie, pli de l'Umwelt dans l'éthologie animale... pli de l'écologie des savoirs dans la guerre des sciences.7 L'expérience des guerres et des crimes de masse associant des idéologies scientifiques, a mené à des sursauts éthiques dans le regard sur le corps et les populations humaines, et les champs de pouvoir-savoir les concernant. Au positivisme et au moisme triomphants, à la déresponsabilisation dans les systèmes industriels et bureaucratiques , a succédé une « minima  moralia »8 se méfiant autant de l'humanisme idéalisant que de de la réduction mécaniste.  Depuis son asile de St Alban, où Tosquelles fait détruire les murs et organise le désaliénisme et l'entrée de la psychanalyse et de la pédagogie coopérative en psychiatrie, Canguilhem  pose l'exigence d'une pensée biologique et clinique ancrée dans le vécu d'être vivant,  immanente au mouvement de la vie, et reconnaît à l'amibe elle même le pouvoir de rayonner normativement, de préférer et d'exclure, de produire un _univers de valeur9s. Plus récemment Isabelle Stengers reprend cette « résistance de fond », radicale parce que s 'attaquant aux racines épistémologiques des idéologies scientifiques, de la part d'intellectuels « spécifiques »  selon la désignation foucaldienne, dénouant certains nœuds de la science  et du pouvoir. Jean Claude Ameizen déconstruisant la recherche de l'Inserm sur les « troubles de conduite « des enfants en bas âge et   la prévention de la délinquance en est encore un témoignage.

Mais bien sur, le mot d' éthique lui même  n'est pas à l'abri des retournements ou glissements de sens, son interprétation aussi est un  rapport de forces. Depuis quelques décennies, il est sorti des cercles spécialisés et a envahi l'espace public  d'une façon  ambiguë . Pour une part poursuivant la tradition de la résistance savante, Jacques Testart en fournit une figure, ou les informaticiens de Wikileaks, ou des physiciens anti-nucléaires, dans des actes de rupture avec le projet de maximisation du vivant. Mais son autre versant a été l'initiation de nouvelles procédures normatives visant à accompagner les « risques » de la maitrise du vivant, et pouvant nourrir le politique ou le juridique ou fonctionner pour leur propre compte à différentes échelles.  A l'instar des ordres professionnels d'ailleurs en  expansion plutôt qu'en régression (l'Ordre des médecins faisant flores avec l'Ordre des infirmières, puis des kinés, etc), des comités et  commissions ont inspiré la législation et les tribunaux, voire constitué des néo-juridictions locales et partielles.  Réunissant des professionnels de diverses disciplines ainsi que des représentants des « familles spirituelles » ils  ont statué sur des questions ontologiques et morales concernant notamment les usages médicaux du corps humain et de ses parties, la procréation et la filiation, les traitements expérimentaux, l'accompagnement des fins de vie et le statut des  êtres dans les limbes... etc. Constituant une forme d'autorité morale régulatrice des comportements individuels et dispensant les  praticiens de prises d'initiatives. La régulation « éthique » a en réalité souvent pris des  accents bien plus proches de la morale, s'en prenant plus à des usages déviants  qu'à des abus de la volonté de savoir ou de guérir. Au nom d'un humanisme discriminant les bonnes des mauvaises mœurs. D'autre part le désir de maitrise, d'efficience et de sécurité a traversé la société entière , recomposant les frontières du biopolitique autour notamment du risque. Notion  tout à fait centrale dans le développement du nouveau capitalisme assuranciel , chanté en France  entre autres par François Ewald, historien de l'État providence, légataire de Michel Foucault et conseiller spécial du Medef. Le risque est une ressource, explique-t-il dans un article du Débat à l'appui de la politique dite de « refondation sociale » de cet organisme patronal,, en même temps qu'une valeur morale10. Les « risques de l'existence » jusqu'alors considérés comme objet de solidarité collective et donc mutualisés par les caisses de retraites, la sécurité sociale et autres institutions paritaires issues du pacte social des années 40 (et de l'idéologie de compromis historique du Conseil national de la Résistance en France) cèdent la place à des assurances privées et autres fonds de pension qui renvoient chacun à  sa capacité de prévoir et d'être prédictible... Dans ce contexte, les fameuses commissions et comités sont des outils de légitimation des pratiques  et donc de limitation des prises de risques, de répartition des responsabilités en d'autres termes, via notamment le recueil du « consentement » aux actes expérimentaux et aujourd'hui à l'ensemble des décisions médicales importantes. Ils n'excluent d'ailleurs pas des instruments normatifs  plus autoritaires tels que la Haute autorité de la santé créée récemment, l'Agence nationale de sécurité du médicament , tous deux basés sur la notion de « sécurité du patient » et qui fonctionnent sur un modèle normatif emprunté à l'industrie développé aux États Unis . Ainsi le Dr Jean Brami de l' HAS  déplore t-il : « il n’y a pas eu (depuis 5  ans aux États Unis ) de diminution franche de la mortalité et pas de transformation du système de santé en général, et des hôpitaux en particulier, pour assurer une sécurité identique à celle retrouvée dans l’industrie ».
En fait, beaucoup plus que le vide de pensée face à l'industrialisation du vivant , c'est le vide juridique et normatif qui a été ici redouté, il s'agit de discriminer les risques acceptables et même souhaitables parce-qu'ils constituent une « ressource » économique  (notamment pour les assurances privées)  et sont encadrés dans des  protocoles normalisés  et  ceux qui ne se laissent pas saisir par ces niveaux d'intégration économique, de formalisation de l'action voire  d'aseptie morale suffisante. Entre les deux le marais des pratiques tolérées sous réserve de faire le ménage dans leurs rangs  et de se formaliser davantage. L'acceptabilité du  risque  n'est pas évidemment  proportionnée à  la puissance de nuire des produits ou des actes, mais à des critères politiques et procéduraux : ainsi des  médicaments dérivés des amphétamines produits par le laboratoire Servier ( Médiator mais aussi Survector) sont autorisés jusque  récemment avec l'appui des institutions psychiatriques internationales ( malgré une recommandation de l'OMS datant de 1971) alors que  l'ANSM  interdit par contre aux laboratoires Boiron de poursuivre la production et la commercialisation de la teinture mère de pissenlit, ainsi que d'un ensemble de produits de la pharmacopée traditionnelle répertoriés depuis Hippocrate mais n'ayant pas fait l'objet de procédures  d'AMM selon les critères actuels (publications etc) et prescrits par des médecins marginaux (homéopathes, naturopathes, chinois...) voire pris en auto-médication . La prime revient à la puissance industrielle et pharmacologique et à l'épistémologie du  « process » le processus de fabrication et d'action du produit , qui est supposé être maitrisé de bout en bout, mais aussi formulable et justifiable intégralement (transparence) et donc capable de supporter des procès au sens judiciaire du terme. Dont l'essai thérapeutique et l'évaluation sont des dérivés, sur le tribunal de la connaissance et de l'organisation du travail. La prolifération des protocoles  visant à limiter les « événements indésirables ou EI » rapproche la médecine de l'industrie selon les souhaite de Jean Brami. C'est le constat de toute personne  ayant suivi l'évolution des établissements médicaux ces dernières années.

En l'occurrence,c'est donc un tour particulièrement rusé qui a été joué autour de l'éthique, puisque le mot a été saisi par le biopolitique pour signifier le contraire de son intention première. Est devenu  un instrument procédural  de déshabitation des gestes de la connaissance et du soin. Un autre nom de l'évaluation ou du contrôle de qualité, c'est à dire du jugement économique des conduites et de leur gouvernement11. Un autre nom de l'assurance, c'est à dire de ce qui garantit contre les risques de la rencontre et de l'événement.  Un autre nom de l'identification à sa fonction professionnelle, là où l'éthique déconstruit les postures institutionnelles .  A ajouté une strate au projet de la maitrise du vivant, celle de la sécurité des  bonnes conduites.  Le corps a trouvé ses nouveaux gardiens (Dominique Memmi) et l'âme  ses nouveaux maitres. En réalité, comme l'a analysé Henri Pierre Jeudy, l'éthique est ici soumise au droit, celui des obligations contractuelles,  mais plus   largement au management néolibéral, à ses dispositifs de mobilisation et de régulation des sujets. Car si pour la doctrine  libérale , le sujet de l'intérêt était ce à quoi on ne touchait pas, à qui il fallait faire confiance pour que tout se passe bien, dans le management neo-libéral le sujet devient ce qu'il faut constamment scruter, évaluer, activer et réformer pour rendre possible  l'optimisation permanente des  politiques publiques et  des process entreprenariaux12 .   Deleuze nous avait averti  que la nouvelle que les entreprises avaient une âme était plutôt inquiétante13.  Les codes  qui régulent les relations de partenariat, de concurrence et de clientèle sont certes moralement moyennement crédibles, et l'on ne manquera pas d'observer une certaine hypocrisie de cette morale du risque, quand elle multiplie les inégalités devant l'accès aux soins. Mais les désirs et les croyances, les « motivations », sont bien au centre de ce nouvel esprit du capitalisme qui exige des salariés ou auto-entrepreneurs une forme d'ascèse sportive , demande à laquelle sont particulièrement sensibles les personnalités en demande d'approbation ou de contraintes. Il s'agit bien d'une forme de moralisme , qui exige des sacrifices , des efforts, des « changements » personnels, de la « responsabilité » pour faire face à sa maladie ou sa vieillesse sans l'aide de systèmes collectifs qui sont dits « démoralisants »....C'est bien une cependant à laquelle  nous adhérons d'ailleurs tous quand nous entonnons le chant de la dette et des déficits14, et dont l'instance doctrinale omniprésente est, par dessus toutes les « autorités » thématiques ….la Cour des comptes.
En réalité, nous aurions tort de ne pas prendre un peu au sérieux cette « éthique » du fait de son association à des visées économiques (l'HAS parle d'évaluation médico-économique). Weber nous ayant renseigné sur le sujet, mais aussi Nietzsche : c'est la prévisibilité, la capacité à  « tenir ses promesses »ou à « payer ses dettes » qui est  recherchée, soit une base fondamentale du la morale et du châtiment. A une époque ou la question de dette est aussi envahissante, il est particulièrement intéressant de relire ces pages, qui nous donnent un idée de la tyrannie morale en vogue  , non pas celle du « laisser aller et laisser faire » selon la formule libérale, mais plutôt d'un « faire aller et faire faire »  autrement redoutable15. Contrairement à ce que professe dans ce domaine Bernard Stiegler, c'est bien le surmoi qui est sollicité par le management pour activer le capital humain, le rendre responsable de ses risques et aussi prévisible qu'un process informatique. Cette injonction d' »efficience »,, à laquelle il est bien difficile de s'opposer , concerne dans le domaine médical aussi bien les soignés que les soignants, la notion de repos par exemple ayant tendance à  disparaître des facteurs de guérison reconnus, tandis que dans le domaine de la santé mentale l'activation comportementale à outrance tend à supplanter toutes les approches plus tolérantes à l'égard des symptômes16. C'est bien le Surmoi qui ordonne au sujet biopolitique de travailler plus pour gagner plus, même si cette morale ne va pas -mais n'est ce pas une caractéristique de base de la morale?- sans une forte dose d'hypocrisie 17.

Les psychologues du travail ont  analysé ces dernières années la souffrance générée  par cette évaluation permanente y compris  dans le secteur du soin , ou ce management  contredit la dynamique même du « ménagement » et de l'attention, laquelle relève plus de la présence et de l'écoute que du faire18. De l'habiter et de l'accueillir que de l'agir. Et est aux sources communes  de la clinique et de l'éthique. A  faire de l'éthique un label de qualité  de la prestation de service et une assurance contre le recours judiciaire,  le management est en train de rendre totalement inhospitaliers les établissements dédiés à l'accueil de la précarité humaine . Et tend à vider les gestes de leur dimension d'engagement personnel , de leur charge perceptive, pathique et intuitive, de tout ce qui soutient le désir de guérir et celui de soigner .Il entraine un assèchement des  savoirs vernaculaires , de  la pensée sensible surgie dans la clinique et le terrain, élaborée et  transmise selon des modalités peu rationnalisables. Dans le domaine des psychothérapies le mouvement de normalisation et de moralisation  est aussi de plus en plus affirmé, avec une préférence donnée aux techniques prothétiques et correctives se rapprochant le plus du management et ayant le plus possible éliminé les  notions louches de désir et  de  transfert. Et ceci bien que la psychanalyse, au début, ait contribué à l'ambiance moralisatrice  du débat  bioéthique  en proposant des énoncés dogmatiques sur les invariants anthropologiques du sexe et de la constitution du sujet, énoncés qu'on a retrouvé récemment chez les adversaires du mariage homosexuel, et auxquels la majeure partie des anthropologues français n'ont par contre pas adhéré.  L'usage hors cure , sur le mode de l'invocation dogmatique, de notions issues de la psychanalyse lacanienne telles que la  loi et la castration symbolique, pour caractériser les désordres psychiques tant individuels que  collectifs , qui départagerait la culture de la barbarie aussi bien que la psychose de la santé mentale,  dans la foulée de la psychiatrie conçue comme science morale, a fini par  provoquer des soulèvements plus ou moins intéressants chez les parents d'autistes ou les travailleurs sociaux. Elle a contribué à brouiller  l'éthique de l'analyste, celle d'être non pas le proférateur de vérités prescriptives  sur la fabrique de l'homme occidental, mais plutôt l' « agent involontaire d'une transformation qui s'opère  à travers lui »,  comme le dit Claude Levi Strauss au sujet de Rousseau, « fondateur des sciences de l'homme ».19

« Dans l'expérience ethnographique, l'observateur se saisit comme son propre instrument d'observation; de toute évidence, il lui faut apprendre à se connaître, à obtenir d'un soi, qui se révèle comme autre au moi qui l'utilise, une évaluation qui deviendra partie intégrante de l'observation d'autres soi. Chaque carrière ethnographique trouve son principe dans des confessions ». dit encore Levi-Strauss. « Que Rousseau ait pu, simultanément, préconiser l'étude des hommes les plus lointains,  mais qu'il se soit surtout adonné à celle de cet homme particulier qui semble le plus proche, c'est-à-dire lui-même; et que, dans toute son œuvre, la volonté systématique d'identification à l'autre aille de pair avec un refus obstiné d'identification à soi. Ces deux contradictions apparentes,qui se résolvent en une seule et réciproque implication, toute carrière d'ethnologue doit, un moment ou l'autre, les surmonter. ».  Ce texte admirable, récemment remis en avant par l'économiste et anthropologue Paul Jorion20, Levi Strauss relie la fondation des sciences humaines à une expérience intérieure qui est en même temps une expérience de l'autre, me semble particulièrement éclairant pour refonder une approche éthique dans le contexte contemporain.  Pour différentes raisons dont la première est l'exigence d'une technique de soi comme préalable à toute connaissance de l'autre, du souci de soi au souci de l'autre. Si Foucault éprouve le besoin de remonter à ce temps grec du souci de soi, ce n'est évidemment pas pour préconiser un narcissisme excluant, mais pour sortir de l'ombre la prétendue objectivité du sujet de la volonté de savoir, abri de l'abus de pouvoir. L'éthique consiste à se soucier de son âme, à analyser les mouvements de ses affects, à se réformer soi même, et à cette condition seulement à pourvoir envisager d'assister un autre dans la même entreprise... La pétition s'applique bien sur à  « l' expérience » psychanalytique, qui exige que l'analyste soit lui même analysé,  et continue de l'être au moins concernant son  contre-transfert (selon l'école anglaise, ou son implication dans le transfert, en termes lacaniens), exigence étendue un temps aux personnels soignants en psychiatrie, voire aux  soignants tout court dans la perspective des « groupes Balint ». Et ceci non par simple souci d'hygiène mentale d'écarter des obstacles épistémologiques à la neutralité scientifique  requise, mais par souci à la fois heuristique et éthique,  parce que le savoir recherché  n'a ici rien d'indifférent,.  En ceci, l'expérience psychanalytique, nous dit Foucault, se détache du projet des « vraies sciences » et se rapproche de la tradition éthique du souci de soi, parce qu elle pose »la question spirituelle du rapport entre vérité et sujet, c'est-à-dire la question du prix à payer pour dire le vrai, et la question de l'effet sur le sujet du fait qu'il a dit, qu'il peut dire et qu'il a dit le vrai sur lui-même »21S
En réalité, en médecine comme dans les sciences humaines la vérité a un caractère axiologique , puisque la maladie ou la santé, la guérison ou la mortalité ne sont pas indifférentes au vivant. Il n'y a pas de neutralité possible dans la connaissance de la vie comme il n'y a pas de neutralité dans la vie, qui est toujours déjà préférence et exclusion, rayonnement et position de sens :  un «   sens, du point de vue biologique et psychologique, c’est une appréciation de valeurs en rapport avec un besoin. Et un besoin c’est pour qui l’éprouve et le vit un système de référence irréductible et par là absolu. » Le vivant est tributaire de son milieu, des soins qu'il reçoit ou ne reçoit pas, le corps a besoin d'un grand nombre d'autres corps, l'interdépendance est d'origine, pour l'humain prématuré plus que pour d'autres espèces. En tant que vivants, nous ne pouvons avoir de connaissance du vivant qu'impliquée,  et l'éthique n'est rien d'autre que la connaissance22  de cette implication. Sa  méconnaissance est la base de la passion morale qui cherche à imposer un mode de vie, et de  l'abandonnisme social qui dénie la légitimité de certaines vies.  Le savoir de soi et de l'autre acquis dans le transfert est une figure singulière de cette implication, qui a pour pour de départ non pas l'amour de transfert de l'analysé, mais l'accueil, c'est à dire l'engagement du thérapeute à soutenir son désir d'existence. Et au minimum, une reconnaissance du sens vital de la forme de vie du patient, aussi étrange soit-t-elle.
Le second point essentiel est donc celui du respect des formes de vie, relais du « maniérisme originel »23 du vivant. La seule faute vraiment inexcusable, dit Levi Strauss commentant Rousseau, serait de considérer une forme de vie comme supérieure aux autres . Si la vie en société est un enfer, c'est d'écraser  les sensibilités et les arts de vivre singuliers, voire de frapper certaines formes de vie  de jugements  d'inexistence. Tel est bien le problème éthique auxquelles se confrontent les sciences humaines, notamment dans leur risque de participation à l'entreprise coloniale ou, au contraire, dans l'issue qu'elles s'efforcent de trouver au malaise dans  « la » civilisation, en la détotalisant par l'accès à la multiplicité des faire-société. Détotalisation qui ouvre aussi la perspective de la création  du milieu, du « rayonnement » (Canguilhem) ou de « l' adoption »  (Stiegler) comme alternative à la seule adaptation  à « la » société  unique, celle que l'historiographie bourgeoise se proposait de « défendre » contre les barbares24. L'ethnologue dit Levi Strauss, trouve en Rousseau non seulement un précurseur mais un frère, dans le refus  « des identifications obligées, que ce soit celle d'une culture à cette culture, ou celle d'un individu, membre d'une culture, à un personnage ou à une fonction sociale, que cette même culture cherche à lui imposer. ».  Si l'expérience d'autrui , même le plus lointain, est partageable, c'est que l' expérience  intérieure revêt un caractère impersonnel , qui est comme on le sait pour Rousseau de l'ordre de la perception. La  perception élevée au rang d'une expérience en partie représentable (tout comme les affects dans la méthode géométrique de Spinoza, ou les sensations dans l'empirisme de James ou de Feldenkrais) apparaît comme la base d'un sentiment d'existence qui, à la différence du cogito, n'isole pas la pensée de l'émotion et de la sensation, ni le sujet de ses objets. Elle   ouvre à une communication  non verbale  qu'il nomme « identification », qui est ce qui rend possible à la fois le passage de la nature à la culture  _c'est là qu'il faut chercher l'origine des langues-et  aussi la capacité d'être affecté par le plus lointain et le plus humble des autrui. Capacité réceptive qui est aussi  le socle  plus ou moins insu de toute relation de soin, qu'on le nomme empathie ou contact ,  qui court en dessous  du langage comme des projections imaginaires, et en dessous aussi de l'efficience physicochimique-chimique d'un produit ou d'un geste chirurgical . La base de l'éthique est le sentiment de la vie la plus simple, dont la forme qui s'identifie comme « moi » n'est qu'une forme parmi d'autres, en rien supérieure à d'autres.  L'erreur est dans la césure discriminante entre les vies au nom d'un humanisme exclusif, base de toutes les exclusions internes à l'espèce humaine. Le sentiment  de l'existence émergente, il n'est pas d'autre base à la vertu, ni aux lois, ni aux mœurs...

L'expérience fondatrice de l'éthique n'est pas de langage, elle est d'espèce, comme le voulait Deligny, également  lecteur  réconforté de ces pages de Levi Strauss25. Comme  le voulait aussi Robert Antelme, la simple beauté du fait de vivre en soi comme leçon des camps où ne tiennent plus les idéalités du sujet, ni la culpabilité.. Ou Deleuze : l'immanence, une vie, singulière et pourtant impersonnelle, fut-elle celle d'une canaille, mais autour de laquelle les soignants s'affairent pourtant, pur évènement libéré de la subjectivité  et auquel tout le monde compatit.26  L'éthique est ce qui refuse le massacre  de la nature par la culture, de l'émotion  par la raison, du vivant non parlant par le vivant parlant, et à la limite, de la chose par le signe . D'où d'ailleurs l'amour de Jean Oury, psychiatre lacanien en théorie, mais en pratique particulièrement sensible à la zone du « pré », chantée par Francis Ponge, celle où les mots font encore la noce avec les choses27. L'éthique, c'est partager une ambiance ou un paysage avec quelqu'un, voire lui ouvrir son propre appareil psychique pour lui faire des entours.  L'éthique, ce n'est pas d'abord affirmer la transcendance du sujet, c'est d'abord plonger dans ses affects et ses percepts pour y rencontrer  le tout autre qui nous habite. Accueillir ce qui se trouve en-deçà du moi, le vivant et le souffrant dépourvu d'inscription, le sauvage intime , l'infantile,  sans conditions. C'est cette dimension pathique que l'hypernormalisation des mœurs , la réduction procédurale et protocolaire des relations humaines  tend à  refouler, ramenant chacun aux limites de son moi , ou de son nous, de sa fonction,  de sa culture et au fond à l'incommensurabilité de chaque expérience. L''accueil, on peut toujours l'inscrire sur des pancartes ou  dans des codes et faire des enquêtes de satisfaction , l'accueil comme le dit Jean Oury, c'est dans la tête, c'est à dire dans ce qui résiste parfois avec peine aujourd'hui à la mise en transparence des « motivations » .
Il y a quelques décennies, une amie sociologue avait intitulé son livre sur le travail ménager « du travail et de l'amour »28. C'est ce titre qui étrangement m'est revenu quand j'ai commencé d'écrire cet article. Peut être parce que le « prendre soin » ou taking care est apparu ces dernières années comme une sorte d'alternative à la surenchère évaluative Peut être  parce que c'est cette dimension d'amour , et d'abord d'amour  du geste, que le management néolibéral cherche à éliminer, et dont nous  savons, nous les petits artisans  du soin vernaculaire, que c'est là que ça travaille.

Valérie Marange
nov 2013

(Psychanalyste, philosophe, praticienne Feldenkrais)

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A Propos de Valérie Marange

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