Image d'entête aléatoire chez Valérie Marange

Lettre à Jean Oury

9 December 2017  |  Publié dans Non classé

Cher Jean,   longtemps j'ai aimé venir t'ecouter, à La Borde plutôt qu'à Ste Anne, dans ces lieux de la vie quotidienne partagée dont tu avais fait ton ordinaire. Avec l'attente près de la rotonde dans les huluments des chouettes , avec ce public de vieux fidèles, de jeunes stagiaires, d'hôtes de passages et de [...]

Cher Jean,

 

longtemps j'ai aimé venir t'ecouter, à La Borde plutôt qu'à Ste Anne, dans ces lieux de la vie quotidienne partagée dont tu avais fait ton ordinaire. Avec l'attente près de la rotonde dans les huluments des chouettes , avec ce public de vieux fidèles, de jeunes stagiaires, d'hôtes de passages et de pensionnaires usant de leur liberté d'aller et venir quitte à en perturber le déroulement en y adjoignant une dimension burlesque. Et grave. Avec le repas froid pris ensuite dans le réfectoire dépeuplé ou n'erraient plus que quelques malheureux en quête de rab , puis la nuit labordienne dans le château, les conversations insomniaques près du feu, dans l'infirmerie du premier étage ou le local des stagiaires, les réveils nocturnes quand un pensionnaire réclame une clope à corps et à cris, les petits déjeuners sous le feu des delires religieux , les dérives existentielles dans le parc avec quelque philosophe naufragée... les heures sur les marches du château comme une place de village, l'activité continue de la plonge,...Sur ce bruit de fond des cris et chuchotements, j'ai aimé venir habiter ta langue et ton phrasé délicats malgré les coups de sang, car pour moi ton texte oral ou retranscrit restera toujours d'abord habitacle, contenant bien plus que contenu, musique plutôt que chanson. Non que le sens en soit évidemment absent mais toujours sous la forme d'un sentier, au lieu poétique de son émergence, de ses silences de ses passages,. Ceux que tu traçais entre tes auteurs aimés, parcourant une érudition quelque peu byzantine, foisonnant de distinctions importantes mais toujours élliptiques, de mots d'ordres enthousiasmants mais toujours ouverts tels que « penser avec son dos », de personnages humbles venant incarner les notions les plus subtiles , d' enchainements improvisés laissant chacun libre d'y faire ses ses propres promenades. Un verbe toujours sensible, oscillant de la tendresse à la colère, nous invitant à une écoute en deça de la chaine signifiante, dans cet espace du pré qui t'était si cher, là où les mots font encore la noce avec les choses, là où la langue est lieu .

 

Etre dans un paysage avec quelqu'un, être disposé dans un espace, être ici et déjà là...

Longtemps, j'ai aussi tellement aimé passer te voir à ton bureau, si accessible, où ta paradoxale timidité -pudeur- laissait place à la mienne, permettait d'entrer de plein pied, sans but spécifique, brievement souvent, échanger des nouvelles, des observations, poser quelque fardeau et partager quelque rêverie, t'entendre dire à la fin : « tu restes un peu ? »... Car cela avait de l'importance pour toi, que les plus obscurs passants pourvu qu'ils ne soient pas des touristes, aient le désir de rester un peu, de participer de cette pré-disposition disponible, de ce vivre ensemble. Au fond, pour moi qui ait grandi dans un hotel et souhaité ensuite fonder un lieu dit « de l'autre », tu és l' homme-lieu, ou milieu, non pas fondu dans les murs mais offrant tes bords à la quête ou à l'errance, un praticable aurais-tu dis. Et La Borde est l'archétype absolu de l'hétérotopie chantée par Foucault, espace jouant de l'ouverture et de la délimitation, espace différent de tous les autres mais les contenant tous, et s'offrant à la recréation permanente tel un théatre. Même si tu n'aimais pas tellement Foucault... bien que vous partagiez au fond cet amour presque pieux, chevillé au corps, pour le peuple des anormaux et des cabossés de l'existence. De ceux qui ne peuvent faire l'économie d'éprouver le précaire comme condition de l'espèce. Et donc ne sont pas dupes des caches-misères des rôles et des statuts, disent l'exigence de s'en déprendre. Et le crient parfois avec un peu trop de véhémence à la face du monde.

 

Les schizophrènes disais-tu, on ne la leur fait pas...l'accueil, c'est dans la tête.

Le dimanche après ton départ, je suis allée éprouver le vide que tu me laissais, et que tu leur laissais, celui de cette fenêtre derrière laquelle tu ne te tenais plus, et sur le rebord de laquelle des patients avaient posé des bougies. Cet accueil que tu n'offrirais plus à la multitude des passants partageant avec toi cette passion, ce regard d'espèce. Même si , heureusement, nous sommes nombreux à avoir appris de toi, directement ou indirectement, non pas tant des techniques de soin répertoriables comme « psychothérapie institutionnellle »... (qui n' »existe pas » rappellais tu sans cesse... ). Ni même une exigence d'analyse institutionnelle que tu ne cessais de réaffirmer dans sa portée thérapeutique et politique et qui rencontra l'analyse guattarienne des micro-pouvoirs…Ni seulement cet appel au constant bricolage, saisie de l'occasion, être aux aguets de la vie et de la création sous la stase, produire des nouveaux espaces-temps tel un artiste de la vie quotidienne. Mais plus que tout le don que tu nous fis de l'écoute la plus ouverte , ta vertu et pour moi ton enseignement majeur, transmis d'oreille à oreille, qui colore et adoucit singulièrement les affirmations de maitrise diagnostique, remet au centre de l'échange même disparitaire « un certain vide , pour que ça puisse jouer » et fait de toi pour nous malgré tout ton génie : « toujours un témoin, jamais un maitre ».

 

 

V.M.

Paru dans Chimères

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A Propos de Valérie Marange

Psychanalyse Feldenkrais Ethique . L’Accueil, c’est dans la tête